J'écris. Pour un blog littéraire, il vaut mieux. J'écris de tout, pour les jeunes, les moins jeunes, des nouvelles, du théâtre, de l'humour et mes humeurs. La liste des courses, alors que d'autres dressent la liste de leurs envies... Mais je vous l'épargnerai ! La liste des courses, je veux dire. Donc, bonjour et bienvenue sur "Ah, vous écrivez ?" mon blog littéraire.
Bonne lecture et n'hésitez pas à laisser vos commentaires, sincères mais courtois !

mardi 18 février 2014

Tu marches côté soleil



 Tu marches côté soleil sur les pavés disjoints d’une rue du sud. Tu es un peu à contre-jour, silhouette sombre sur façade ocre. J’étrennais mon nouvel appareil, je ne savais pas bien comment me placer. La photo n’est pas belle, pourtant on te reconnaît. Sur celle-ci, tu es sur les hauteurs de Stockholm, une mèche brune s’échappe de ton bonnet rouge. Tu regardes le fleuve, les arbres couleur automne, les maisons de bois, vertes, bleues, jaunes…  Tu souris. Il faisait froid, ce jour-là. Sur cette autre, tu es sur le pont des Arts, à Paris, tu fais le clown devant les cadenas dont les clefs ont été jetées on ne sait où. Sur celle-là, tu as voulu que je te prenne au centre de l’arène de Séville, tu faisais semblant de dompter le taureau, ta muleta invisible, je la voyais tournoyer dans le soleil. Tu n’avais pas voulu quitter ton bonnet, malgré la chaleur de juillet. Te voici maintenant à Porto, tu penches la tête par la fenêtre du vieux tramway, on ne voit que ton dos… J’ai étalé devant moi tous ces clichés où tu es. Là, tu as trois ans, perché sur un cheval du carrousel du Sacré-Cœur. C’était le jour de ton anniversaire. On aurait dit un angelot, bouclé comme un chérubin. Ici, tu dois avoir neuf ans, je crois. Tu portes ton bonnet rouge enfoncé jusqu’aux yeux, tu fais une grimace rigolote. On avait bien ri ce jour-là… Te voici au ski, avec ta classe. Je reconnais madame Lambet, ton institutrice, et puis tous tes camarades qui t’entourent : Maëlle, Frédéric, Yohann, Clara… Ton sourire est magnifique. Tu étais revenu épuisé mais heureux.
Quand je ferme les yeux, je te vois marcher, les bras écartés, pas à pas, concentré, sur le rebord en pierre du mur de chez mamie. Ton bonnet un peu trop grand plissait sur ton front. Tu n’as pas voulu que je te photographie, ce jour-là. Tu es tombé du mur, ta main droite saignait.
J’ai fait deux piles de photos. Celles où tu portes ton bonnet est la plus fournie. Tu as entre neuf et onze ans. Tu ne voulais plus le quitter. Tu dormais même avec. Tu disais : « Il me tient compagnie, c’est comme un doudou. » Ici, tu l’avais posé sur le banc à côté de toi, juste une seconde. Tu as crié, tu as pleuré quand tu as vu que j’avais pris le cliché. J’ai dû te consoler, longtemps, et te bercer jusqu’à ce que tu t’endormes, apaisé. La trace des larmes avait creusé deux sillons blancs sur tes joues amaigries. Désormais, tu portes ce bonnet sur toutes les photos, jusqu’à la fin. Hiver comme été. Tu ne voulais pas qu’on voie tes cheveux disparus, ton crâne lisse et blanc. Tu ne voulais pas du regard apitoyé des gens, des questions qui ne manquaient jamais… Auxquelles tu ne voulais pas que je réponde. Sur cette photo-là, tu as beaucoup maigri, tu flottes dans tes vêtements, même ton bonnet rouge glisse. Tes yeux cernés fixent l’objectif avec gravité. Tu es beau. Dans trois mois, tu auras onze ans. Je sais maintenant que tu ne les atteindras pas.
Je range les photos. Je n’en garde qu’une, celle où tu as porté ton bonnet rouge pour la première fois.  

Cocoonia



Son père et avant lui son grand-père lui avaient conté ses merveilles. Il n’avait eu de cesse de la découvrir. Il l’avait cherchée toute sa vie. La Ville. Aujourd’hui, au terminus de son existence, alors que la distance parcourue se chiffre en milliers de kilomètres et qu’il vient de descendre de l’autocar, il en est sûr, elle est là. Il a en main la carte amollie à force de manipulations. La croix qu’il a tracée au milieu de nulle part, c’est elle, la ville tant rêvée, tant espérée. Pourtant, il ne voit rien. Pas d’immeubles sombres ou clairs, pas de façades, aucun véhicule, pas un son. Nulle rue ne se devine, rien n’arrête le regard. Aucune âme qui vive. Il marche sur un sentier pierreux, parmi des champs d’herbes folles et au loin, seuls les troncs gris de grands arbres verts se dessinent sur le ciel, comme autant de sentinelles silencieuses. Il avance à petits pas et découvre un plan d’eau à sa droite. L’air est tiède. Où est donc cette ville merveilleuse si vantée par ses aïeux ? Se serait-il trompé ?
Bientôt, d’autres sentiers quadrillent le paysage, ébauchant une géométrie naturelle, qui se confirme au fil de ses pas. C’est alors qu’il aperçoit au milieu de la verdure, des formes rondes ou ovales, dont les teintes se déclinent de la plus claire à la plus sombre, du blanc laiteux au noir corbeau. Blotties entre les feuilles, regroupées comme de petits pâtés de maisons, ce sont les fameuses habitations de Cocoonia. Il s’approche, écarte de la main les roseaux et en découvre d’autres, comme autant de quartiers disséminés sur le territoire, parcourus de chemins sinueux. Certaines habitations lui arrivent aux genoux, ressemblent à de gros cailloux ou de petits menhirs, d’autres pourraient tenir dans son poing fermé s’il s’avisait d’y toucher. Mais alors, il verrait aussitôt surgir les gardiennes de ces lieux, les femmes aux seins lourds et au regard dur à celui qui viendrait troubler le repos de leurs œufs. Car ce sont bien des œufs, ces demeures à la coquille translucide, sous laquelle on pourrait presque voir onduler un frisson. Les femmes ne sont pas là mais il sent leur présence inquiète et rassurante. Il déambule et s’émerveille de la typographie de Cocoonia, chaque secteur embrassé par la nature. Les arbres eux-mêmes abritent entre leurs branches, dans de vastes nids de feuillages, des cocons, promesses de vies futures. Au détour du sentier, le lac s’offre à lui. Il contemple, comme au fond d’un miroir, en négatif, la même ville d’œufs groupés bientôt éclos, au bord de sentiers de galets et de champs d’algues aquatiques.
Soudain, le plan d’eau se ride, des bulles montent des profondeurs et viennent éclater en surface. Il distingue des frétillements pressés, des ondulations marines. Puis, dans une envolée multicolore qui lui fait lever la tête, les ailes de milliers de papillons zèbrent le ciel. Enfin, des femmes se lèvent d’entre les roseaux, attentives aux légers craquèlements des œufs, qu’il perçoit lui aussi, le cœur en émoi. C’est bien elle, la ville qu’il a tant cherchée et dont les merveilles lui sont enfin dévoilées. Alors, il s’éloigne doucement, quitte les sentiers, recule jusqu’aux confins de la cité. Accompagné du bruissement de la vie, il s’allonge dans l’herbe et, confiant, n’attendant plus rien, s’endort.

Le Roi de la basse-cour

(extrait)



Scène 4.

La fermière : (qui fait sa ronde pour vérifier que tout va bien et aperçoit Coquelin) Tiens, qu’est-ce qu’il a ce coq ? Mais mon cochon, tu t’es roulé dans la boue ! Viens donc là !
(Elle attrape l’animal, se dirige vers le tuyau d’arrosage, ouvre le robinet, et voilà notre Coquelin aspergé des pattes à la crête. En un instant, il a retrouvé ses belles plumes colorées. Et il n’a plus l’air malade du tout !) (jeu du coq qui se débat sous le jet d’eau)
La fermière : Voilà, c’est-y pas mieux comme ça ? Et ne recommence plus tes bêtises ! 
Églantine : (qui s’est approché avec les autres poules, en cercle autour du coq) Oh, ça n’a pas marché !
Coquelin : Ce n’était pas une bonne idée, il faut trouver autre chose !
(Les poules se regardent, regardent le coq, baissent la tête. Coquelin est étonné.  Jeu  de regards)
Coquelin : Qu’est-ce que vous avez ? 
Capucine : Il n’y a qu’une seule solution. Il faut que tu te sauves de cette ferme.                  
Coquelin : (dans un grand silence, il ouvre de grands yeux) Me sauver ? Mais… je suis votre coq ! Comment allez-vous faire sans moi ?
Poule noire : Ne t’en fais pas pour nous, on se débrouillera.
Coquelin : Mais on n’a jamais vu une basse-cour sans son coq ! Je ne peux pas partir ! 
Poule noire : Tu préfères passer à la casserole ? Tu n’as pas le choix, c’est une question de vie ou de mort !
Coquelin : (pousse un énorme soupir et hoche la tête en signe d’approbation.)
Coquelin : (il fait ses adieux à toute la basse-cour avant d’aller se coucher. Jeu des adieux, musique triste et grandiloquente)

Scène 5.

Le comédien en voix off : Aux premières lueurs de l’aube, Coquelin se glisse à travers la haie du jardin, et sans se retourner, s’aventure sur le chemin caillouteux. Il marche comme ça jusqu’à onze heures. Ses pattes lui font mal. Il a chaud et soif malgré le faible soleil de novembre. De l’eau bien fraîche, voilà ce qui lui faudrait ! Mais tout autour de lui, pas la moindre petite flaque. (passage joué)
Coquelin : (apercevant un oiseau qui picore des baies rouges dans un buisson) Je n’ai rien mangé depuis ce matin, j’ai faim ! Peut-être pourrais-je goûter moi aussi ces choses rouges ? (l’oiseau, dérangé, se sauve. Coquelin croque une baie) C’est juteux et sucré, mais je préfère le maïs. (Comme il a faim, il en mange quand même une bonne quantité avant de poursuivre son chemin.)
Coquelin : (Un peu plus loin, il retrouve l’oiseau, occupé à déterrer un ver.) Pouah ! Quelle horreur ! Ne me dis pas que tu vas manger ça ! 
L’oiseau : Bien sûr que si ! C’est délicieux ! Tu en veux ? 
Coquelin : Certainement pas ! J’ai déjà goûté ces choses rouges, là-bas. Ça me suffit
L’oiseau : Comme tu voudras ! (l’oiseau s’envole)

Visite familiale

(extrait)



La mère, sur un ton joyeux un peu forcé : Alors maman, qu’est-ce que tu racontes de beau ?
La grand-mère : Que veux-tu que je te raconte ? Je reste enfermée dans cet appartement à longueur de journée ! A part la concierge qui me monte mon courrier, je ne vois personne. Et la concierge, entre nous, elle devient de plus en plus désagréable. Je crois que je ne lui donnerai pas d’étrennes cette année.
La mère : Tu dis ça chaque année, maman.
La grand-mère : Mais cette année, je le ferai !
La mère : Les filles, racontez un peu à votre grand-mère ce que vous avez fait, cette semaine !
Anna : Au collège, en SVT, on en est à la reproduction.
La grand-mère : La reproduction ? La reproduction de quoi ?
Anna, sur un ton d’évidence : Ben, comment on fait les bébés, tiens !
La grand-mère, choquée : Vous apprenez ça au collège ! A sa fille : Et tu laisses ta fille dans cet établissement ?
La mère : Mais, maman, c’est le programme, c’est pareil dans tous les collèges !
La grand-mère : Et bien, de mon temps…
Célia, l’interrompt : Mais les temps ont changé mémé ! Elle regarde Lucie et lui sourit tendrement.
Anna : ben oui, et puis c’est la vie quoi ! C’est comme pour Célia et Lucie…
La mère, précipitamment : Je crois qu’il est l’heure de goûter. Anna, vient avec moi dans la cuisine, on va préparer le chocolat de mémé.
Anna, bougonne: Pourquoi moi ? C’est toujours moi qui prépare son chocolat, j’en ai marre ! Célia peut bien aider aussi !
La mère, se lève : Tu ne discutes pas et tu viens ! Anna se lève à contrecœur et suit sa mère.
La grand-mère : Ah oui, c’est vrai, il est bientôt 16 heures ! Se tourne vers Lucie : Et vous ma petite Julie, que faites-vous dans la vie ?
Célia : C’est Lucie, mémé.
La grand-mère : Oui, peut-être…
Lucie, un peu gênée : Je suis professeur de piano, madame.