J'écris. Pour un blog littéraire, il vaut mieux. J'écris de tout, pour les jeunes, les moins jeunes, des nouvelles, du théâtre, de l'humour et mes humeurs. La liste des courses, alors que d'autres dressent la liste de leurs envies... Mais je vous l'épargnerai ! La liste des courses, je veux dire. Donc, bonjour et bienvenue sur "Ah, vous écrivez ?" mon blog littéraire.
Bonne lecture et n'hésitez pas à laisser vos commentaires, sincères mais courtois !

samedi 7 mai 2011

La clé du bonheur.

—Eh ! Mais quel abruti, c’est pas possible ! Tu as claqué la porte et on est enfermé !
Frédéric contemplait Elsa d’un air étonné.
—Mais tu as la clé sur toi, je t’ai donné le trousseau hier soir !
Elsa s’agrippa les cheveux à deux mains et se mit à faire les cent pas.
—Je les ai oubliées sur ton bureau, gémit-elle.
—Ah ouais, et c’est moi l’abruti ! Tu manques pas d’air !
Frédéric soupira et alla s’asseoir sur un gros sac de linge. La pièce était la buanderie de l’hôpital où ils travaillaient et accessoirement, l’un des lieux de leurs ébats. Mais plus question de penser à la bagatelle pour l’instant ! Il faisait chaud dans le local et Elsa s’agitait de plus en plus
—Bon écoute, calme-toi, assieds-toi et réfléchissons plutôt au moyen de sortir de là.
Elsa s’arrêta de marcher et lui lança un regard noir.
—Des solutions, y en a pas des centaines, j’ai pas la clé, il faut que quelqu’un nous ouvre. Et personne doit être au courant de notre liaison, donc on doit pas nous voir ensemble. Tu piges le truc, là ? Qu’est-ce qu’il dit le gros malin, hein ?
Elle avait parlé lentement, en détachant les mots comme quand on s’adresse à un enfant pour qu’il comprenne mieux « ou à un imbécile, pensa Frédéric » et avait haussé le ton sur la dernière phrase. Frédéric ne releva pas. A quoi bon s’énerver ? Ils étaient amants depuis six mois — un record pour lui ! — et Frédéric se lassait déjà. « Cette relation ne m’apporte rien et ne peut que me nuire. » Comme si la jeune femme lisait dans ses pensées, elle dit :
—Si jamais quelqu’un vient à savoir que l’interne se tape le toubib responsable de son stage …
La phrase resta en suspens. Elsa se remit à marcher de long en large dans le local, sourde et muette aux soupirs d’exaspération de Frédéric. Soudain, ce dernier s’écria :
—J’ai une idée ! Tu téléphones à Marion, tu lui expliques que tu étais venue chercher des draps propres, que la porte s’est refermée, que tu peux plus sortir parce que t’as pas la clé ! Moi, je me cache derrière les sacs de linge. Quand elle arrive, tu sors avec elle et tu viens me rechercher après. T’as bien ton portable ? Ou ton biper ?
Au regard désespéré qu’Elsa lui jeta, il crut qu’il allait se mettre à hurler. « Non mais quelle gourde, cette nana ! Qu’est-ce que je fous avec une cruche pareille ? » Il se leva d’un bond. Un éclair de colère dansait dans ses yeux bruns. Il s’apprêtait à lui répondre vertement lorsqu’ils entendirent des pas derrière la porte. Puis une clé qu’on introduisait dans la serrure. Sans plus réfléchir, Frédéric plongea derrière un amoncellement de draps empilés dans un coin. Elsa les arrangea rapidement afin qu’ils le cachent et se retourna juste à temps. Marion ouvrait la porte.
—Oh ! Elsa, qu’est-ce que tu fais là ?
Celle-ci lui débita le scénario mis au point par Frédéric et les deux jeunes femmes sortirent du local en riant.
Une fois arrivée dans le bureau du médecin, Elsa chercha le trousseau. Mais son geste s’arrêta en chemin. « Et si je le laissais un peu moisir dans son cagibi, le toubib ? Après tout, c’était pas la joie ces derniers temps, ça lui fera les pieds ! Il est trop vantard, le mec, un jour il va manger le morceau et moi je vais me retrouver dans la panade ! » Elle rangea les clés dans le tiroir du haut. Un sourire détendit ses lèvres et elle sortit de la pièce en fredonnant.

jeudi 5 mai 2011

Bien renseignés !

Y a plus d’jeunesse !

« S’il vous plait, le rayon littérature générale, c’est de quel côté ?
— Au sous-sol madame. Mais je suis navré, vous devrez prendre l’escalier, l’ascenseur est en panne !
Regard apitoyé du vendeur. Là, j’ai pris un sacré coup de vieux… Pfffffffffffff !

Interactivité.

Quand on cherche des renseignements sur internet et que ça n’aboutit pas, on tombe la plupart du temps sur un message d’erreur laconique. Voici la fin de non recevoir que m’a envoyée mon ordinateur l’autre jour :
« Désolé mais vous cherchez quelque chose qui ne se trouve pas ici ! »
Ah ouais… l’est pas bête !

Post mortem.

Ce matin, la télé a recommandé aux internautes de ne pas taper sur Google « exécution de Ben Laden » et de ne surtout pas télécharger la vidéo correspondante, sous peine de voir un virus effacer tout le contenu des disques durs. Décidément, même mort il continue ses ravages, celui-là !

Ben Laden bis.

Des journalistes ont dit : « Ben Laden a été immergé dans la mer. »
Vous savez quoi ? Il y a des gens qui sont enterrés sous terre ! Si, si, je vous assure !
Et dire que j’ai été recalée au concours d’entrée au CELSA…

dimanche 27 mars 2011

Haut les filles !

Nouvelle critique ! Ces deux critiques sont parues sur Agora Vox les 05 février et 05 Avril 2011.


Elles s’appellent Marguerite, Blanche ou Gloria. Aurore, Pia ou Cassiopée. Ou bien encore Salomé ou Lilas. Quelquefois, elles n’ont pas de nom… Elles se font belles, elles cuisinent pour leur chéri, elles travaillent ou elles tiennent la maison. Quelquefois elles sont heureuses, d’autres fois pas tant que ça. Comme celle-ci qui se gave de nourriture jusqu’à la nausée, pour tenter de remplir le vide de sa vie. Ou cette autre qui découvre avec terreur la face cachée de son jeune époux. Mais toutes sont à la recherche de quelque chose. Le bonheur ? Sans doute… mais aussi la reconnaissance ou même une autre vie.
Ces femmes, c’est nous. A travers leurs espoirs et leurs désillusions, l’auteur, Calouan, nous donne à voir leur quotidien, dans un recueil de dix-sept nouvelles au langage épuré, au style simple qui laisse entrevoir par petites touches, les fêlures des personnages (Haut les filles ! édtions Quadrature). Maniant l’humour et l’ironie aussi bien que l’émotion, elle nous entraine avec bonheur à suivre le destin souvent compliqué de ses héroïnes.
Blanche cuisine pour son amoureux parce que sa mère lui a dit « un homme bien nourri reste pour la vie ». Alors elle joue le jeu, pas forcément convaincue… et puis se prend au jeu, y prend plaisir ! Elle attend le jeune homme et nous aussi. Enfin il sonne à la porte…
Gloria est gynécologue. Femme épanouie, heureuse en ménage, elle communique par mail depuis quelques temps avec un homme qui s’occupe d’une association dont elle est membre. Et elle rêve, Gloria, à une possible idylle… elle se retrouve adolescente, soudain palpitante face à tous les possibles…
Pia aussi revit sa jeunesse grâce à la rencontre fortuite avec son premier amour. Pourquoi les choses n’avaient-elles pas marché à l’époque ? Va-t-elle mettre en jeu son mariage, sa famille pour rattraper le temps perdu ?
Au fil des pages du recueil, les nouvelles s’assombrissent. Du mal-être quotidien, banal, à la souffrance, le réel devient pesant.
C’est Anouk qui ne peut faire son deuil au décès de son mari, c’est Oriane qui aime tant la musique et fait une mauvaise rencontre le soir, en rentrant en métro, c’est Claire qui aurait bien aimé ne pas assister à ce repas de Noël en famille, une famille si parfaite…
Calouan nous parle d’amour, de solitude, de désespoir et d’espoir, de malheur dans des textes doux-amer, tendres et lucides. Des textes qu’on ne lâche plus dès la lecture commencée. Pour nous les femmes. Pour vous les hommes.

Calouan : « Haut les filles », éditions Quadrature. 15€.

vendredi 25 mars 2011

Harmonie familiale.

Avec persévérance et force cris, le gamin pleurait depuis près d’un quart d’heure.
—Mais fais taire ton gosse, bon sang !
—MON gosse ! Parce que c’est pas le tien peut-être ? C’est marrant la facilité avec laquelle tu rejettes ta paternité dès que ce gamin est désagréable.
—Charlotte, ça va, on va pas encore s’engueuler ! J’ai mal au crâne…
—C’est sûr, si t’étais pas rentré de tes agapes nocturnes complètement bourré, t’aurais pas mal à la tête.
Philippe soupira, se leva, attrapa l’enfant par la main et quitta la pièce. Charlotte le fatiguait. Il avait bien le droit de s’amuser quand même ! De retrouver ses potes, accueillants, eux, sans subir à chaque retour à la maison le chœur des pleureuses ! Elle et le petit… Pourtant, ils auraient pu vivre harmonieusement, ils étaient jeunes, en bonne santé, ils avaient du boulot, un bel appartement, ils étaient amoureux… Enfin, il le croyait, il voulait encore le croire … Au lieu de cela, il avait en permanence l’impression d’être entravé par un fil à la patte. Il regrettait de plus en plus souvent sa liberté de célibataire. Charlotte le sommait de se montrer toujours à la hauteur, responsable, infaillible, premier de cordée qui la guiderait et la protègerait dans la rude ascension de la vie. Et Philippe aurait bien coupé la corde, laissant tomber dans le vide le duo infernal.
Charlotte avait allumé la télévision et regardait d’un œil distrait un documentaire animalier. Des rires fusèrent par la porte entrouverte. Philippe avait réussi à calmer le petit. La jeune femme balança la télécommande sur le canapé. Elle, elle ne réussissait jamais à venir à bout de son fils. Elle n’avait jamais su y faire, elle se sentait tellement nulle ! Des larmes lui montèrent aux yeux, qu’elle refoula en reniflant avec bruit. Elle se leva d’un bond et vint se planter dans l’encadrement de la porte de la chambre.
Le père et l’enfant, complices, allongés sur la moquette au milieu des petites voitures éparpillées, ne pensaient plus à l’incident. Alors Charlotte, mauvaise, cracha :
—De toute façon, t’avais bien raison de me dire TON gosse, parce que c’est pas le tien ! T’es même pas capable de ça !

mardi 1 février 2011

Le crépuscule de Wallander.

J'inaugure aujourd'hui une nouvelle rubrique dans ce blog : critique littéraire. Le premier livre à essuyer les plâtres est celui de Henning Mankell : "L'homme inquiet".

Le crépuscule de Wallander.


Est-il nécessaire de présenter Henning Mankell ? Cet auteur suédois publié en France depuis un peu plus de quinze ans est le « père » —entre autre— de Kurt Wallander, commissaire de police dans la petite ville d’Ystad, homme taciturne, bougon, enclin à la dépression, qui n’en est pas moins un remarquable policier, observateur et intuitif. Au fil de ses enquêtes, un portrait nuancé, très critique et souvent sans concession de la Suède actuelle nous est donné à voir, portrait qui bat en brèche l’image lisse et propre que nous autres, latins, avons des pays scandinaves. Meurtres sanglants, mensonges, racisme font le lot quotidien de notre commissaire désabusé, dans un pays en proie au doute, entamé lui aussi par la crise depuis l’éclatement de sa bulle de neutralité.
C’est dire si les ouvrages d’Henning Mankell ont cette dimension sociologique, voire historique qui fait son charme. Sans oublier la psychologie des personnages, très développée. Mankell adore les zones d’ombres qui constituent chaque être humain et il en joue dans ses récits, campant des hommes et des femmes complexes, fragiles, en proie à leurs démons et leurs contradictions. Plus que de simples romans policiers, les ouvrages d’Henning Mankell constituent de véritables tableaux où le genre humain se présente sous toutes ses facettes.

Le dernier opus en date « L’homme inquiet », ne déroge pas à la règle. Wallander atteint désormais la soixantaine, il est fatigué, diabétique, connaît des troubles de mémoire passagers et s’interroge sur son avenir. La mort, celle qu’il affronte dans son métier, celle de ses proches, la sienne, le hante. Autour de lui, le monde change. Devenu grand-père d’une petite Klara, sa vie s’illumine soudain. Malgré ses ennuis de santé, il veut la voir grandir et s'en occuper.Il a acheté une maison à la campagne et compte bien y couler des jours heureux. Mais pas tout de suite, pas encore… Il veut d'abord prouver qu'il est toujours utile dans sa profession.
Mais ce bel ordonnancement va voler en éclat lorsque le futur beau-père de sa fille disparaît. L’homme, ancien capitaine de frégate dans l’armée, spécialiste de la lutte anti sous-marine, semblait inquiet et avait fait à Wallander des confidences sur le rôle des services secrets russes et suédois sous le gouvernement d’Olof Palme. Ecarté de l’affaire par ses supérieurs suite à une « faute » professionnelle et en raison de sa proximité avec le disparu, Wallander décide de mener sa propre enquête.
Peinture de la Suède des années 60 à 80, approche historique de la grande époque de l’espionnage, ce dernier volume des aventures de Wallander est aussi le récit sensible et bouleversant d’un homme qui voit approcher la fin de sa vie. La peur de la solitude, de la vieillesse et de la mort est omniprésente. C’est aussi l’occasion pour Henning Mankell de revenir sur le passé de son commissaire, prétexte à évoquer son parcours à travers les différentes enquêtes auxquelles il a eu à se confronter. « Les chiens de Riga », « La lionne blanche », « La muraille invisible » sont ainsi mis en exergue, venant rafraichir notre mémoire. Par ce biais, Wallander fait le bilan de sa vie et de sa carrière, revient aussi sur son enfance, ses anciens camarades, ses anciennes amours…
Sorte de testament, le récit n’en devient que plus riche, plus foisonnant, plus complet et plus complexe que les précédents. La vie du héros traverse l’enquête et inversement, dans une danse mouvante et émouvante, une urgence palpable. La détresse, le désespoir sont autant ceux du policier que ceux du siècle et c’est en cela que ce roman nous interpelle. Un style riche, une écriture parfaite nous offrent un texte prenant, gorgé de sensibilité. L’intrigue, quant à elle, est riche et complexe à souhait, se développant au fil des doutes du policier, en rebondissements, faux semblants et fausses certitudes qui ballotent le lecteur au gré de l’imagination de l’auteur. Un récit haletant, donc, une épopée personnelle, que l’on ne lit plus seulement pour connaître l’issue de l’enquête, mais pour accompagner Wallander sur son chemin, vers son crépuscule. Et l’on s’aperçoit que cet homme inquiet est aussi bien le disparu que Wallander … ou encore nous-mêmes.
Ainsi se terminent en beauté les aventures du célèbre commissaire, meilleur opus de la série selon moi. Adieu Mr Wallander.

mardi 11 janvier 2011

Téléachat.

Aujourd’hui j’ai regardé le téléachat. Oui, je sais… mais bon… bof… Allez quoi, me jetez pas la pierre ! Et lisez plutôt ce que j’y ai appris.

1. Super box, des bols avec couvercle qui passent au four à micro-ondes ET au congélateur. (pas simultanément, hein, l’un après l’autre…) Mais comme ce genre de propriétés est somme toute assez courant, le présentateur sort L’argument, LA caractéristique unique qui fera que la ménagère n’aura de cesse d’acheter ces articles exceptionnels : ILS SONT SOLIDES !!! La preuve ? L’animateur pose sur le sol un bol quelconque puis il marche dessus, précisant bien qu’il pèse 90kg. Bien sûr, l’objet se casse… Il pose alors les Super box et entreprend un trajet digne du parcours du combattant. Et là, miracle ! Les bols tiennent le coup ! C’est magique ! Ce qu’elle va être contente, la ménagère, de pouvoir stocker ses aliments ou les réchauffer dans des bols sur lesquels on peut faire des acrobaties !

2. Nous, les femmes, quand on prend du poids, c’est souvent localisé au niveau de la taille et du ventre. Et quand on veut en perdre, c’est bien évidemment de là qu’on voudrait maigrir. Et oui, je sais, ce n’est pas juste mais heureusement pour nous, il existe des pommades et autres crèmes qui ne demandent qu’à nous aider à faire disparaître nos bourrelets disgracieux. Il y a surtout LE gel de massage révolutionnaire. Témoin à l’appui : une femme, disons, un peu enrobée l’essaie. Une heure après montre en main, elle a perdu 2cm de tour de taille ! Mazette ! Efficace, le gel ! La fille est bluffée. Et elle annonce fièrement qu’elle a perdu ainsi 4cm en trois semaines !! 2cm en une heure, 4 en trois semaines… J’ai toujours été nulle en maths, mais… quelque chose doit m’échapper…

3. Après la cuisine et la beauté, le nettoyage de la maison. Ben oui, ça aussi ça fait partie des préoccupations matinales de notre ménagère. Pour aller vite, pour être performant, un nettoyeur vapeur 4 en 1. Et lui aussi il est super fort : en direct, devant nos yeux ébahis, il perce… un bloc de glace !! Vachement utile…

Pas de doute, 2011 commence fort, elle en a de la chance, la ménagère du XXIème siècle !

Dix petites minutes.

Dix minutes. Rien que dix petites minutes, vous savez docteur. Dix minutes de rien du tout. Si vite passées mais si longues, six cent secondes. Une éternité…

Il faisait beau. Beau mais froid. Le soleil réchauffait à peine le banc du square sur lequel Franck était assis. La lumière dorée rasait l’herbe rare, faisait briller l’humidité sur les brins chétifs. « On dirait des bâtons d’angélique » avait pensé le jeune homme. Il avait soufflé sur ses doigts gourds et griffonné quelques mots sur son carnet. Sa nouvelle avançait bien. Il s’était plu à penser que l’air vif de novembre y était pour quelque chose. Il aimait ces journées lumineuses et glacées où la nature semblait comme cristallisée sur elle-même, où les bruits avaient cette sonorité si particulière, presque métallique, où la légèreté du silence caressait chaque arbuste, chaque arbre, chaque objet pour s’en éloigner ensuite, laissant dans son sillage une douceur palpable. Il aimait aussi l’automne pour ses couleurs éphémères, fragiles.
Florian, assis dans le bac à sable, emplissait avec concentration la benne d’un camion en bois qu’il vidait sitôt pleine, pour la remplir à nouveau. En le regardant, un sourire avait illuminé le visage de Franck, déployant au coin de ses yeux de fines ridules en éventail. C’était fou comme les petits enfants pouvaient s’absorber totalement dans une activité, fermés à ce qui se passait autour d’eux. Florian ne percevait pas la présence des autres enfants. Méthodique, volontaire, il menait à bien son jeu sans cesse recommencé.
Franck avait reporté son attention sur le parc. Peu de monde à cette heure relativement matinale. Des pigeons picoraient des miettes rares, quelques couples se tenaient par la main, des personnes âgées marchaient à petits pas… La sérénité des dimanches matin.

Ne pas oublier son écharpe. Lucie m’avait dit : « Il a un début de rhume, couvre-le bien. » Il est un peu fragile, vous savez, depuis sa naissance… Il faut faire attention… Il faut faire attention aux enfants, docteur… Son écharpe… Je l’ai oubliée sur le dossier de la chaise…

Puis le parc s’était peu à peu rempli. D’autres enfants avaient occupé le bac à sable, mêlant leurs jeux à celui de Florian. Des cris, des rires et Franck avait rangé son carnet. Trop de bruit pour écrire. Une conversation s’était annoncée, cordiale, quelques phrases échangées dans la fraicheur d’un dimanche matin d’automne, garantes de bonnes relations de voisinage. Une conversation de dix minutes. Puis la matinée s’étirant, il avait fallu songer à partir. Le camion en bois de Florian gisait, renversé, dans le sable.

Un beau camion rouge et jaune, vous savez docteur. Pourquoi était-il là, seul au milieu du bac ? Je ne pouvais pas détacher les yeux de ce jouet. Ce n’était pourtant qu’un jouet, rien qu’un jouet… pourquoi est-ce qu’on s’attache à des détails, docteur, pourquoi ?

Franck avait pensé : « Il ne doit pas être bien loin, il était là il y a encore quelques minutes. » Son regard avait balayé les bosquets, les allées, le tour des bancs. Un enfant de trois ans ne disparaît pas comme ça. Un enfant de trois ans qui, dix minutes plus tôt, remplissait la benne d’un camion en bois. Franck avait cherché le petit bonnet bleu, la veste marine à capuche. Il avait demandé, décrit les boucles brunes. Il avait appelé. Les passants aussi avaient appelé, avaient ratissé le square. Ils avaient crié dans le froid. Florian n’était pas là. Indifférents, les oiseaux saluaient le soleil au zénith. Fond sonore habituel, des rires, des cris, la fraicheur d’un matin sans histoire, puis, au loin un klaxon, un dérapage, quelque chose d’autre… Franck avait perçu comme un changement. Par delà la grille, en bordure de rue, dix minutes de trop…

Docteur, si je viens vous voir, c’est pour oublier. Ou pour me souvenir. Je ne sais plus. Ce que j’ai ressenti ? Rien. Docteur, vous savez, quand on a de la fièvre et que notre cerveau est comme emmitouflé dans du coton. J’étais comme ça… Anesthésié. Je marchais et ce n’était pas moi. Je voyais le corps étendu mais ce n’était pas lui. Non, ce ne pouvait pas être lui. Non, docteur, pas lui ! Dites-moi que ce n’était pas lui ! J’ai oublié son écharpe sur le dossier de la chaise…

Elle avait disparu au coin de la rue, c’est tout juste si les témoins avaient pu distinguer la marque, une berline allemande blanche. Un autocollant rouge sur le flanc arrière… Tout de suite un attroupement s’était formé, une agitation avait saisi la foule. Franck avait couru hors du parc, la conscience soudain alertée. Du plus lointain de son être, une certitude. Les bras sur le côté, jambes repliées, ses cheveux qui s’échappaient du bonnet. Le petit visage pâle, calme. Il semblait dormir. Franck l’avait contemplé en silence, hébété. Un pan de chemise dépassait du blouson, indécent. Franck n’avait plus vu que ça.

Lucie me l’avait dit pourtant… Trois ans, il venait d’avoir trois ans. Il était si… absorbé par son jeu… si petit… Il a dû partir sans que je le voie. Dix minutes seulement, j’ai discuté dix minutes, docteur. Une vie peut donc finir en dix minutes ? Florian était là, vivant, heureux et l’instant d’après… il était… il était… Non, docteur, laissez-moi ! Laissez-moi hurler ! Laissez-moi frapper ! J’ai mal ! Si mal ! Mal de ces dix minutes enfoncées dans ma chair ! Laissez-moi ! Vous êtes là pour ça, docteur ! Moi aussi je suis mort ce jour-là !

Une trace rouge maculait la joue de l’enfant. Franck s’était agenouillé auprès de son fils et broyait entre ses mains le bonnet de laine. Quelqu’un avait passé son bras autour de ses épaules et voulait le forcer à se lever. Franck claquait des dents. La sirène de l’ambulance l’avait fait sursauter. Des bribes de mots étaient parvenues à traverser l’épaisse brume calfeutrant son cerveau, « état de choc », « hospitalisé », « prévenir », « femme ». Il avait regardé comme dans un rêve les médecins monter le corps de l’enfant dans l’ambulance. Il avait pensé à Lucie… Lucie… « Il est fragile depuis sa naissance, il faut lui mettre son écharpe… » Lorsque l’ambulancier avait recouvert le visage du petit, cela avait été comme un voile qui se déchire, une explosion dans sa poitrine… Un cri, un désespoir sans limite et puis les larmes…

Je peux le dire maintenant, docteur, je peux prononcer les mots. Cela fait trois mois que Florian est mort. Trois mois qu’au détour d’une rue un chauffard a emporté sa courte vie. Trois mois et pourtant… Dix minutes d’inattention de ma part et un enfant meurt. Mais qu’est-ce que c’est dix minutes ? Qu’est-ce qu’on en fait dans la vie de tous les jours, de dix minutes ? Rien, on les perd et c’est tout. Dix minutes de perdues, une vie rayée. Et ce chauffard, docteur, peut-être voulait-il gagner dix minutes, peut-être était-il en retard ? Perdre, gagner, c’est ça la vie ? La vie d’un enfant, suspendue à ces dix minutes… C’est drôle docteur, voilà que je philosophe ! De combien de temps, de combien d’années ma vie va-t-elle être remplie ? De combien de dizaines de minutes sans lui va-t-elle être plus pauvre ? Parfois, je voudrais ne plus penser, ne plus savoir. Vous savez que la semaine dernière j’ai enlevé toutes ses photos dans la maison ? Je ne pouvais plus les voir. Et ce matin je les ai toutes remises. Je ne pouvais plus NE PAS les voir. Ne pas LE voir. Vous comprenez ça docteur ? Vous avez déjà perdu un enfant ?

Puis les larmes avaient coulé, tièdes et silencieuses sur les joues. Le regard fixe, assis dans l’ambulance, Franck avait pris dans sa main celle de Florian. Il avait épié les signes d’un réveil, avec et contre tout espoir. Figés comme sur un instantané, les traits du petit garçon seraient désormais gravés dans sa mémoire. Ensuite, tout s’était enchainé : l’arrivée à l’hôpital, la course des médecins, leur empressement, la constatation du décès, le coup de fil à Lucie. Lucie… blanche et menue, muette comme un reproche… Les larmes de Lucie, la douleur de Lucie, son désespoir… Ils étaient restés longtemps assis par terre appuyés contre le mur d’un couloir, fondus, liquéfiés dans la peinture sale, incrustés à jamais dans le chagrin. Pourquoi ces dix minutes, cette faille dans l’espace-temps, avaient-elles ainsi bouleversé leur destin ? Pourquoi eux ? Pourquoi lui ?
Les jours avaient succédé aux jours, l’absence s’était installée, colonisant tout l’espace autour d’eux. Pourtant tout disait la présence, une moufle retrouvée, un jouet oublié, un biscuit préféré, les meubles et les murs… Une simple pensée, un geste, un courant d’air derrière les rideaux, et l’enfant reprenait vie dans leurs souvenirs, les laissant à chaque fois plus démunis. Ils vivaient avec lui sans lui. Et ce serait ainsi jusqu’à leur propre fin.
Franck avait désiré parler. Le silence l’étouffait. Cet homme, ce docteur des âmes l’écouterait, il était là pour ça. Un déversoir, un réceptacle à chagrin, Franck ne l’avait pas envisagé autrement. A peine si cet homme en était un. Il était une fonction et cette fonction maintenait Franck hors de l’eau depuis des mois.

Je ne sais pas combien de temps encore je vais venir ici pour parler, docteur. Je vous demande de me comprendre et en même temps je sais que personne ne peut comprendre. Je veux juste que vous m’écoutiez. Parfois j’entends des voix le soir… et le matin je crois qu’il est là, j’ai l’impression que son rire va jaillir comme avant… Je deviens fou, hein docteur, ça doit être ça… vivre avec un enfant mort. Docteur, vous ne dites jamais rien… Vous êtes comme une amphore qu’on remplit, vous êtes plein de nous, de nos problèmes. Vous ne vous videz jamais, docteur ? Dix minutes, dites-moi si c’est peu ou beaucoup, docteur, dites-moi pourquoi j’ai discuté dix minutes dans ce parc, pourquoi la vie de Florian était suspendue à ces dix minutes… Pourquoi cette auto blanche n’est-elle pas passée dix minutes plus tôt ou plus tard ? Vous savez, docteur, c’est le mot pourquoi qui revient toujours dans mes paroles… Vous vous demandez aussi pourquoi ? Pourquoi tous ces gens viennent déverser leur malheur dans votre giron ? Mais je m’égare, pardonnez-moi docteur. Dans dix minutes je partirai. Dix minutes… à vous parler, à vivre pour vous parler… Et vous passerez à autre chose. Vous ne dites jamais rien docteur mais vous n’en pensez pas moins, j’en suis sûr. Pourtant, dans dix minutes, vous quitterez votre cabinet, vous prendrez le volant de votre auto pour rentrer chez vous… elle est là, garée le long du trottoir, elle vous attend… c’est votre voiture, docteur, la berline blanche devant la porte ? Une allemande sans doute, plus costaud et ça vous pose un homme… Docteur, dites, c’est bien la vôtre, l’auto blanche ? Celle avec l’autocollant rouge à l’arrière… Docteur, écoutez-moi !